« L’Observatoire de la Sûreté c’est quoi » !
Présentation de l’Observatoire de la sûreté
par François Thuillier
Assemblée générale de Police, République et Citoyenneté
25 novembre 2025
Le projet de création d’un Observatoire de la sûreté (OS) remonte maintenant à plusieurs
mois. Il trouve son origine dans un double constat :
– D’une part, la victoire culturelle de l’extrême droite. Nous avons sur ce point un
devoir de lucidité. Nous n’avons pas le temps ici de revenir sur les causes, mais
l’extrême droite a gagné la bataille de l’opinion de ces vingt dernières années. Et,
pour ce qui nous rassemble ici, c’est particulièrement le cas chez les forces de l’ordre.
o Quelques chiffres : aux élections européennes de juin 2024, le vote des FDO
s’est porté à 46% sur le RN et 12% sur Reconquête, soit 58% pour l’extrême-
droite officielle, sans compter la droite extrême que représentent désormais
Les Républicains de Retailleau et Wauquiez. Au second tour des législatives de
2024, les mêmes ont voté à 67% pour le RN !
o D’autre part, leurs syndicats majoritaires ne cachent plus aujourd’hui leur
proximité avec l’extrême droite, reprennent leurs slogans et s’affichent dans
leurs organes de propagande.
– Le second constat est relatif au découragement des universitaires face au raz de
marée de la doctrine sécuritaire. Celle-ci a submergé le débat public dans les médias
(au-delà des seules chaines d’information continue dont c’est le fond de commerce),
le monde politique (qui a, comme d’habitude, suivi), et même une partie de
l’université. Les rares spécialistes capables de déconstruire ce tissu d’approximations,
de poncifs et d’imbécilités ont renoncé devant l’immensité de la tâche et sont
remontés dans leur tour d’ivoire, menant leurs travaux à bas bruit, et laissant le
champ libre au mensonge sécuritaire qui se propage sans contradiction, et alimente
la montée en puissance de l’extrême droite.
Ce projet de création de l’OS est une conséquence de ce double état de fait et part de l’idée
que rien n’est inéluctable et que nous pouvons peut-être encore faire quelque-chose pour
éviter la catastrophe. Je sais que certains appellent cette catastrophe de leurs vœux afin
qu’à l’issue la France reparte d’une page blanche pour reconstruire une nouvelle
République, mais nous refusons d’être tenus pour responsables, si nous ne faisions rien, des
nombreux désordres et morts innocentes qui surviendront immanquablement dans les
troubles à venir. On ne soulignera en tout cas jamais assez la gravité du moment historique
que nous sommes en train de vivre.
Alors, pourquoi Observatoire de la « sûreté » ? Parce que nous considérons que c’est surtout
elle qui est en jeu aujourd’hui et que c’est vers elle que nous devons porter le regard, sur la
manière dont le pouvoir s’assure de la force publique pour ses propres intérêts, et non
« pour l’avantage de tous », comme le dit la DDHC, sur ce « droit inaliénable et
imprescriptible de l’homme » comme l’affirme l’article 2 de cette même DDHC. L’OS se
donne pour priorité de comprendre les logiques qui ont conduit la police à devenir si
docilement le bras armé d’une minorité s’opposant à la justice sociale pour préserver ses
privilèges. Et comment cette même police est aujourd’hui travaillée par l’extrême-droite au
point d’en devenir le bras séculier.
Sûreté aussi parce que le terme sécurité lui-même a pris, ces dernières années, un sens
politique. Petit retour en arrière avec la façon dont l’ « insécurité » a gagné le discours de la
gauche libérale, quasiment dès 1981 au moment du recentrage du parti socialiste aux portes
du pouvoir. Il attribue alors ses défaites de 1986 et 1993 à l’insécurité qui gagne la une des
journaux. Quand il revient au pouvoir en 1997, il organise immédiatement le colloque de
Villepinte qui l’aligne sur une rhétorique droitière sur les banlieues, le « continuum de
sécurité » et l’ « ordre dans la rue. » Mais ce ne sera finalement jamais suffisant… En 2002,
Jospin déclare qu’il a encore « péché par naïveté » sur l’insécurité face à l’accession de Le
Pen au second tour de la présidentielle. Puis tout cela finira avec Manuel Valls à Beauvau en
2012 qui adoptera les termes du discours de Grenoble de Sarkozy (2010) et ses délires
identitaires. Mais dès lors que le PS s’est mis à relayer le discours sécuritaire, celui-ci a cessé
de n’être qu’une simple propagande de droite pour devenir le fondement de toute réflexion
en la matière et s’est retrouvé blanchi par toute la classe médiatique.
Au point d’ailleurs que certains considèrent aujourd’hui la « sécurité » comme une illusion (il
n’y a pas de sécurité absolue) dangereuse, car elle nous empêche de parler politique, des
inégalités sociales et des dérives anti-républicaines de la police puisqu’elle devient dès lors
inattaquable. Et il est bien normal après tout que la société bourgeoise, elle qui a tant à
perdre, ait érigé la sécurité comme clef de voûte de son système de pensée, bien avant la
liberté, mais aussi la justice, l’égalité et finalement la République. Nous, nous refusons ce
détournement de l’idée de sécurité au profit d’une minorité et nous revendiquons de le
questionner au travers notamment des politiques pénales, du fonctionnement de la police et
de la manière dont il façonne notre époque et favorise la prise de pouvoir de l’extrême-
droite.
Revenons à notre Observatoire qui, comme vous le voyez, aura fort à faire. Parlons
maintenant de sa composition ; qui a vocation à nous rejoindre ? Je dirais d’emblée tout
spécialiste capable de produire un discours raisonné et académiquement fondé susceptible
de s’opposer à ce courant sécuritaire, et de défendre une approche républicaine de la police.
Les travaux qui doivent nous permettre de passer à la contre-offensive existent déjà. Je
pense en particulier à trois disciplines qui vont nous être d’un grand secours pour peu que
nous sachions traduire leurs résultats dans une forme assimilable par les médias et les
esprits pressés :
– D’abord la sociologie de la délinquance : qui souligne que la forme que prennent les
déviances dépendent de notre milieu social, tout simplement parce que le
comportement criminel résulte d’une transmission culturelle qui s’acquiert dans son
milieu de vie. Plus on descend dans l’échelle sociale, plus le recours à la violence de
voie publique augmente, les individus n’ayant aucun autre moyen de transgression à
leur disposition.
– Ensuite, la criminologie critique, qui comprend la criminologie marxiste mais pas
uniquement, et dont on peut déjà tirer deux vérités :
o D’abord l’idée de sélectivité pénale qui considère qu’on sur-criminalise les
classes les plus vulnérables et on sous-criminalise les puissants, c’est-à-dire
qu’il y a des catégories de population qui sont préalablement définies comme
punissables et d’autres non.
o Ensuite, l’idée de ruissellement du crime, c’est-à-dire que le capitalisme
comporte une dimension criminogène intrinsèque, surtout depuis sa
dérégulation à compter des années 80, avec une invitation chronique à la
fraude et au crime de classe. Cela provoque un effet domino sur l’ensemble
de la société et une répercussion immédiate du comportement des dirigeants
sur l’attitude des citoyens, et leur respect de la loi, par une sorte d’effet
mimétique.
– Dernier courant, les études critiques de sécurité qui, elles, travaillent à la
déconstruction des discours sur la sécurité en fonction du vocabulaire employé bien
sûr, mais également des positions d’autorité de ceux qui les tiennent et des intérêts
qu’ils défendent.
Voilà donc, à titre d’illustration, les principales références académiques pouvant favoriser
une contre-attaque sur ces questions de sécurité, et nous permettent déjà de vérifier que la
vérité scientifique se trouve bien de notre côté.
Concernant notre positionnement, nous devrons tenir ensemble deux engagements qui
peuvent paraitre contradictoires. D’une part, le respect scrupuleux des règles académiques
et des résultats des recherches en la matière afin de rendre nos propos incontestables, et
d’autre part, un parti-pris militant, rendu nécessaire par l’époque, au profit des valeurs
républicaines.
Une autre difficulté à surmonter, et non des moindres, consistera à faire travailler ensemble
des universitaires aux sensibilités différentes et souvent persuadés, comme nous tous
d’ailleurs, d’avoir raison tout seuls. Mais je crois aux vertus de l’ « esprit CNR », quand, face à
la défaite, gaullistes, socialistes et communistes ont su se retrouver pour affronter l’ennemi
commun qui avait envahi le pays. La situation n’est guère différente aujourd’hui.
Le dernier défi à affronter pour ce jeune cercle de réflexion réside dans son
institutionnalisation. Il lui faut trouver sa place dans le paysage et pouvoir s’adosser à un
endroit visible pour être identifié. C’est pourquoi j’ai souhaité ce rapprochement avec PRC,
avec qui nous partageons la même ligne et pouvons nous apporter beaucoup en termes de
complémentarité.
Voilà pour le projet en quelques mots. Mais nous ne partons pas de rien. L’Observatoire
aujourd’hui, c’est déjà :
– Une boucle de discussion qui regroupe une demi-douzaine d’universitaires et qui est
donc appelée à s’élargir. Nous avons avec nous d’ores et déjà un noyau de
spécialistes chevronnés et reconnus, y compris internationalement. Tous ont déjà
énormément publié et c’est sur eux que je compte m’appuyer pour développer ce
projet. Je les cite et, ce faisant, les remercie encore d’avoir accepté de poser avec
moi les premières pierres de cet édifice : Didier Bigo (professeur émérite à Sciences-
Po Paris), Laurent Bonelli (professeur de science politique à Paris-Nanterre) et
Sebastian Roché (directeur de recherches au CNRS). Jean-Louis Arajol y figure
également. De nombreuses signatures vont nous rejoindre rapidement.
– C’est également une adresse mail (observatoiredelasurete@gmail.com), et un espace
sur le site déjà existant de PRC.
– Enfin, en guise d’acte fondateur, une tribune que tous, ou presque, ont signé, qui a
été publiée sur Mediapart le 17 novembre et porte sur l’extrême droitisation de la
police. Ca me parait le sujet fondateur qui nous rassemble aujourd’hui et que nous
aborderons sans doute plus précisément dans nos discussions. Nous avons attendu la
perspective de cette Assemblée Générale constitutive pour la transmettre à la presse
afin de donner plus d’écho à l’évènement.
Je terminerai en évoquant l’avenir proche de l’Observatoire. Notre priorité immédiate va
consister à nous renforcer. Chaque membre du premier cercle présent va être invité à
soumettre des candidats possédant le profil requis afin que nous puissions atteindre, dès le
premier trimestre de l’année prochaine, le seuil critique d’une vingtaine de membres. Je
n’envisage pas d’aller au-delà dans un premier temps par souci de cohésion.
En janvier, dès que nous serons au complet, nous organiserons une première réunion afin de
nous compter et réfléchir à notre mode de fonctionnement.
Concernant les premiers travaux, une note que j’ai rédigée sortira le 1 er décembre prochain
sur un site ami et portera pour la première fois la signature de l’Observatoire. Elle portera
sur les mensonges de l’extrême droite en matière de sécurité. J’essaie d’y démontrer que
cette pseudo expertise qu’on attribue paresseusement à l’extrême droite sur ces questions
n’est que du bluff et, au travers de cinq thèmes différents, je prouve que leurs slogans sont
creux et leurs recettes inefficaces.
Il est ensuite prévu de faire un travail sur notre filiation et notre héritage républicain. C’est-
à-dire qu’avant de savoir où nous allons, il serait bon de savoir d’où l’on vient, qui nous a
précédé dans ce combat pour une police républicaine et protectrice du peuple, quels
glorieux anciens se sont battus, et ont parfois perdu la vie pour cela, dans quelles traces
nous mettons nos pas aujourd’hui, et quel est le Panthéon de PRC sous le regard duquel
nous allons agir dans les années qui viennent. D’autres notes suivront à l’initiative des
membres de l’Observatoire.
Enfin, dernière priorité de court terme, et sans doute le nerf de la guerre, la communication.
Il nous faut mettre en place rapidement une vitrine visible par le plus grand nombre afin de
nous faire connaitre.
_______
Pour terminer, évoquons avec Stéphane Lemercier, le paysage dans lequel va désormais
s’inscrire l’action de l’Observatoire et notamment la liste des principaux centres de réflexion
existant sur ces questions de sécurité et par rapport à qui nous allons devoir nous
déterminer et le plus souvent sans doute nous opposer :
CRSI – Centre de Réflexion sur la Sécurité Intérieure
Dirigeant
Président & fondateur : Thibault de Montbrial
Historique
Fondé en 2015, le CRSI est un Think-tank dédié aux questions de sécurité intérieure et
de souveraineté, assez actif dans les médias et sur l’organisation de conférences et de
propositions opérationnelles.
Positionnement
Essentiellement incarné par son fondateur, il y a très peu de publications et aucune
étude de fond sur les questions de sécurité.
Cercle K2
Dirigeants
Président-fondateur : Jean-Baptiste Carpentier
Vice-président : Maître Charles-Edouard Renault
Historique
Le Cercle K2 a été fondé en 2015 par Jean-Baptiste Carpentier, ancien magistrat et
directeur de l’Agence française anticorruption. Il s’agit d’un Think tank indépendant et
pluridisciplinaire qui vise à promouvoir la réflexion sur les enjeux de souveraineté, de
sécurité, d’éthique et d’innovation, en réunissant des experts issus des secteurs public,
privé, académique et associatif.
Positionnement
Le Cercle K2 défend une vision humaniste et souveraine de la puissance publique et de
l’entreprise, insistant sur la nécessité d’un dialogue entre secteurs
public/privé/civil/militaire). Son approche repose sur une éthique de la responsabilité,
une transversalité des savoirs et une analyse systémique des risques, dans la
continuité des réflexions françaises sur la résilience nationale. Le Cercle se positionne
comme une plateforme d’intelligence collective.
Terra Nova
Dirigeants
Président : Après François Chérèque († 2017), la présidence est aujourd’hui assurée par
Thierry Pech, également directeur général de la fondation.
Historique
Fondée en 2008 par Olivier Ferrand (1970-2012), haut fonctionnaire et ancien
conseiller politique, Terra Nova s’est imposée comme l’un des principaux Think tanks
français de centre-gauche. Créée initialement pour nourrir la réflexion
programmatique du Parti socialiste, elle a rapidement pris son indépendance politique
et financière pour devenir un laboratoire d’idées pluraliste.
Positionnement
Terra Nova défend une sécurité démocratique, c’est-à-dire une approche de la sûreté
fondée sur la proximité, la transparence et la légitimité citoyenne. Le think tank
promeut une police de confiance, attachée aux droits fondamentaux, au contrôle
parlementaire et à la lutte contre les discriminations.
Fondation Jean-Jaurès
Dirigeants
Président : Gilles Finchelstein (Directeur général du groupe Havas)
Historique
Créée en 1992, la Fondation Jean-Jaurès est un think tank d’inspiration social-
démocrate fondé à l’initiative du Parti socialiste, mais fonctionnant aujourd’hui comme
une fondation reconnue d’utilité publique, indépendante dans ses travaux. Elle a pour
mission de favoriser le débat d’idées, de contribuer à la réflexion sur les politiques
publiques et de diffuser la culture démocratique et républicaine en France et en
Europe.
Positionnement
La Fondation Jean-Jaurès revendique une vision humaniste, progressiste et
républicaine de la sécurité. mais une section « Justice et sécurité » assez pauvre et pas
de note ou d’article dédié aux questions de sûreté ou de sécurité intérieure…
Synopia
Dirigeants
Président : JeanFrançois Fiorina, professeur et directeur adjoint de Grenoble
École de Management.
Fondateur et président d’honneur : Guillaume Josse, ancien haut
fonctionnaire et expert en gouvernance.
Historique
Créé en 2012, Synopia est un think tank indépendant et transpartisan dédié à la
gouvernance démocratique et à la confiance entre les citoyens, les institutions et les
entreprises. Synopia s’est d’abord intéressé aux questions de gouvernance publique,
avant d’élargir son champ d’analyse à la sécurité intérieure, la gestion de crise, la
prévention des risques et la cohésion sociale.
Positionnement
Beaucoup de publications, d’articles et de notes sur différents sujets mais très peu ou
pas d’article ni de note sur la sécurité intérieure. Plutôt tourné vers la sécurité
extérieure et les conflits. Mais des thématiques intéressantes… à suivre…
Continuum Lab
Dirigeants
Président fondateur : Marc Legrand (président du groupe Intériale Mutuelle).
Directrice exécutive : Aurélie Henri (ancienne conseillère ministérielle,
spécialiste des politiques publiques de sécurité).
Historique
Le Continuum Lab est un think tank français fondé en 2021, à l’initiative du groupe
Intériale Mutuelle, en partenariat avec plusieurs acteurs institutionnels de la sécurité
et de la justice. Il a été conçu comme un espace de réflexion, d’échange et de
proposition dédié aux métiers du continuum de sécurité et de justice.
Positionnement
Le Continuum Lab occupe une position intermédiaire entre la recherche appliquée et
le conseil stratégique. Il constitue une plateforme de dialogue et de production
d’idées sur la transformation des métiers de la sécurité et de la justice, plutôt qu’un
centre doctrinal ou critique. Pas de recherches de fond mais de grands noms associés,
de hauts fonctionnaires, des universitaires.
ISI – Initiative Sécurité Intérieure
Dirigeants
Président-fondateur : Bruno Pomart (ancien policier RAID, maire de Bullion, auteur et
consultant sécurité)
Historique
Créée autour de Bruno Pomart, ancien instructeur du RAID et président de l’association Raid
Aventure Organisation, Initiative Sécurité Intérieure (ISI) est un cercle de réflexion et d’action
dédié aux politiques de sécurité. Fondée au début des années 2020, ISI s’est constituée
comme un think tank de praticiens : policiers, gendarmes, acteurs de la sécurité privée, élus
locaux et experts de terrain, dont Linda Khebab, syndicaliste policière.
Positionnement
L’objectif déclaré est de promouvoir une “sécurité intégrée”, c’est-à-dire une approche
coordonnée entre acteurs publics, collectivités et entreprises, afin de renforcer la résilience
et la confiance des citoyens. Aucun note ou publication, mise à part une tribune publiée sur
CRSI il y a quelques mois et une ou deux interviews faisant référence à l’ISI… et des idées proches de l’extrême droite dans certains propos .
