Suicides dans la police
Combien faudra-t-il encore de drames ?
Coup de gueule !
Il y a des chiffres que l’on ne devrait jamais avoir à répéter. Et pourtant, lorsqu’il s’agit des suicides dans la police, l’histoire semble malheureusement se répéter. Le phénomène n’est pas nouveau. Il traverse les décennies, connaît des périodes d’accalmie, puis resurgit brutalement. Mais derrière les statistiques, il y a toujours la même réalité. Des femmes et des hommes qui ne sont plus là, des familles détruites, des collègues traumatisés, une institution qui devrait depuis longtemps s’interroger et sur mon fonctionnement et sur son management
En 1996 je suis secrétaire général du Syndicat Général de la Police depuis deux ans et je viens d’être élu secrétaire général de la FASP (Fédération autonome des syndicats de police). Je me souviens…
Cette année-là, 71 policiers actifs se sont suicidés, soit le niveau le plus élevé enregistré dans les statistiques officielles sur la période 1981-2006.
Le Ministère de l’Intérieur nous demandait de ne pas en parler, le suicide étant un phénomène multi factoriel. Réalité, culpabilisation ou sacrosainte omerta habituelle ?
Nous avons rencontré au-delà des représentants de l’administration à l’époque des médecins, des psychologues et engagé une réflexion sur ce sujet. C’était autrefois le réflexe des organisations syndicales. Savoir « sortir de son véhicule de patrouille » comme nous disions, se documenter, recueillir des informations, écouter des spécialistes ou autres personnes ressources extérieurs à la profession, puis monter un dossier, revendiquer et adresser ensuite un argumentaire à tous nos délégués…Mais ça, c’était avant…
Nous avons pris connaissance de ce que l’on appelle l’« effet Werther ». Ce dernier affirmait que certaines formes de médiatisation pouvaient être suivies d’une augmentation des suicides, particulièrement lorsque le récit est spectaculaire, répété ou lorsque l’on donne des détails sordides sur le mode opératoire. Une analyse publiée dans le BMJ (British Médical Journal), l’une des grandes revues médicales scientifiques internationales a notamment constaté une augmentation de 8 à 18 % dans les mois suivant la médiatisation de suicides mais….de célébrités. Néanmoins, nous avons dans le groupe de travail que nous avons mis en place, pris connaissance d’un autre « effet » (inverse) appelé « effet Papageno »
Parler de la crise, montrer que l’on peut demander de l’aide, raconter des parcours de sortie de crise et mettre en avant les possibilités de prise en charge peut avoir au contraire un effet protecteur. C’est précisément ce que l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) préconisait et préconise encore. C’est donc cet axe que nous avions pris en considération.
Un axe sur ce sujet sensible qui était (et qui doit être) le suivant : Il ne faut pas instaurer le silence. Il faut instaurer la responsabilité !!!
Le silence peut même être contre-productif car le tabou autour du suicide empêche certaines personnes de demander de l’aide. Faut-il se taire pour éviter la contagion ? Non !
Le silence protège peut-être l’institution de la mauvaise publicité et de ses tares, mais il ne protège pas nécessairement nos collègues policiers.
Ce qu’il faut combattre, ce n’est donc pas la parole. C’est l’omerta qui prévaut au sein de la Police et c’est aussi la mauvaise manière de parler de ce sujet Parler du suicide peut comporter un risque de contagion lorsqu’on le médiatise de manière sensationnelle.
Mais parler de prévention, de mal être et de souffrance au travail etc.… peut, au contraire, sauver des vies. Voilà ce que nous disions alors à notre chère Administration !
Le véritable enjeu n’est pas de choisir entre le silence et la parole. C’est de choisir entre une parole irresponsable et une parole qui protège.
A l’époque, (après 30 suicides en 1994, le nombre remontait à 55 en 1995, avant d’atteindre ces 71 décès en 1996), il fallait réagir. Et nous l’avons fait. De manière responsable et réfléchie.
Je me suis entretenu plusieurs fois de ce sujet avec JL Debré ministre de l’intérieur de l’époque. Notre groupe de travail SGP revendiquait la mise en place d ‘un véritable statut social du policier. Ce groupe de travail était animé par Chantal T. assistante sociale à la Préfecture de police, notre responsable du secteur social au sein du SGP.
Jean-Louis Debré était Ministre de l’Intérieur lorsque la police a connu son année la plus noire.
71 suicides de policiers actifs en 1996, contre 55 en 1995 et une moyenne d’environ 45 par an sur 1981-2006 !!!
Après de multiples actions et négociations, nous avons obtenu que ce Statut social du fonctionnaire de police soit gravé dans le marbre. Le « Service de Soutien Psychologique Opérationnel » (SSPO) a été créé. Sa mission était d’apporter une assistance psychologique aux policiers, notamment après des événements traumatiques
Ce fut là une nouvelle et grande victoire syndicale dont on parle trop peu, après celle de la « fidélisation des fonctionnaires en zones difficiles » (Plan SGP » Plus tu restes, plus tu gagnes » établi par notre Conseil d’administration en 1994 réuni à Péronne)
Il faut donc le souligner et en informer nos jeunes collègues, 1996 marques l’entrée véritable de la question de la santé psychologique des policiers dans la politique institutionnelle de la Police nationale. Mieux vaut tard que jamais…
Mais il y avait déjà aussi un débat sur les causes
En mars 1996, alors que la série de suicides faisait débat, Jean-Louis Debré déclarait que le lien entre les suicides de policiers et la pénibilité des conditions de travail était loin d’être établi…Cette position était évidemment contestée par les organisations syndicales. Nous mettions davantage en avant le stress, les conditions d’exercice et le malaise professionnel. Et la presse de l’époque relatait régulièrement notre incompréhension, au vu du stress professionnel ressentis par nos collègues.
Mais presque trente ans plus tard, une question demeure : Avons-nous réellement tiré toutes les leçons de cette année noire ?
Car d’autres années ont continué à être particulièrement meurtrières (59 suicides en 1998, 52 en 2000, 55 en 2014, 50 en 2017…)
Répétons-le encore. Le suicide est un phénomène multi factoriel. Il n’existe jamais une explication unique. Les facteurs personnels, familiaux, sociaux et professionnels peuvent se combiner.
Mais cela ne signifie pas que les caractéristiques d’un métier doivent être écartées.
Avec l’association Police République et Citoyenneté, nous avons pris connaissance d’une comparative portant sur la période 2013-2016.
Cette étude a mis en évidence une surmortalité par suicide dans la police nationale par rapport à la population générale comparable : +41 % chez les hommes et +130 % chez les femmes. Chez les policiers en activité, l’excès atteignait respectivement +48 % et +169 %.
Ces chiffres ne permettent pas de dire que le métier est « responsable » des suicides.
Ils permettent en revanche de dire que le métier de policier mérite une politique de prévention spécifique.
D’autres professions connaissent elles aussi une mortalité suicidaire préoccupante, notamment les agriculteurs et certains métiers de la santé et de l’action sociale.
Il ne s’agit donc pas d’établir un macabre classement des professions. Il s’agit de comprendre pourquoi certains environnements professionnels peuvent accroître la vulnérabilité des personnes qui y travaillent.
Soyons honnêtes !
Non un policier n’exerce pas un métier comme les autres. Oui il est confronté à la violence, à la mort, à la souffrance, aux agressions, aux menaces, aux accidents, aux drames familiaux et à la détresse humaine.
Il travaille de nuit, les week-ends. Les jours fériés et il doit parfois intervenir alors qu’il est épuisé. Ce qui a généré et génère les incidents que l’on sait lors de différentes interventions (Maintien de l’ordre etc.) Nos collègues aujourd’hui sont considérés comme des » machines à produire »
Il peuvent être insultés, agressés, blessés. Et il doit malgré tout continuer à exercer leur métier avec sang-froid.
À cette pression opérationnelle s’ajoutent aujourd’hui la surcharge administrative, le manque d’effectifs, la judiciarisation croissante de l’action policière, la crise du judiciaire et, surtout, pour certains agents, le sentiment de ne plus être suffisamment reconnus ou soutenus.
À force de demander toujours davantage à des hommes on finit par atteindre leurs limites.
Un policier n’est pas une machine. Il peut être courageux mais fragile. Il peut protéger les autres mais avoir lui-même besoin d’être protégé.
Et puis il y a l’arme…
Il faut également avoir le courage de parler de l’arme de service. Sans tabou. Sans raccourci, sans accusation
L’arme n’est évidemment pas « la cause » du suicide. Je l’ai déjà dit, les raisons d’un passage à l’acte sont multiples et profondément individuelles.
Mais la police possède une particularité que beaucoup d’autres professions n’ont pas. C’est cette proximité quotidienne avec une arme à feu.
Entre 1992 et 2002, les données disponibles faisaient état de 359 suicides, dont une proportion importante avait été commise avec l’arme de service. Cette réalité doit être intégrée à toute politique sérieuse de prévention.
Il faut donc pouvoir agir rapidement lorsqu’un risque est identifié. Pas dans une logique punitive mais dans une logique de protection.
Retirer temporairement une arme à quelqu’un qui traverse une crise grave ne doit jamais être vécu comme une humiliation ou une sanction. Cela doit être considéré comme une mesure de protection.
Le véritable problème : le silence
Mais le problème le plus dangereux est peut-être ailleurs. C’est le silence, la peur de parler, d’être considéré comme faible. La peur de compromettre sa carrière. La peur d’être muté. La peur du regard des collègues…
Alors on serre les dents…
On continue, on rentre chez soi, on gamberge, on dort mal, on s’isole. Et parfois….
Il faut casser cette culture du silence.
Un policier doit pouvoir dire à son supérieur hiérarchique et à son collègue : « Je ne vais pas bien. »
Les solutions existent
Prévenir le suicide dans la police ne peut pas consister uniquement à distribuer un numéro de téléphone ou à organiser une campagne de communication après un drame. Il faut une véritable révolution culturelle au sein de ce système Ultra militarisé par un système ou le productivisme prime sur l’humain et l’efficacité.
Première priorité : détecter.
Les cadres doivent être formés à reconnaître les signes d’alerte : isolement, épuisement, changement brutal de comportement, absentéisme, consommation problématique, propos suicidaires ou perte manifeste de repères. Voilà ce que doit être la priorité d’un management. Un policier n’est pas un pion, un objet, une marionnette et encore moins, n’en déplaise au trop célèbre Préfet Lallement un parachutiste ou un mercenaire !
Deuxième priorité : garantir la confidentialité.
Un policier en souffrance doit pouvoir consulter rapidement un professionnel de santé indépendant de sa hiérarchie.
Troisième priorité : agir immédiatement sur l’arme lorsque le risque est identifié. Quatrième priorité : traiter les causes professionnelles.
La prévention commence bien avant la crise suicidaire. Elle commence par de meilleures conditions de travail et surtout, une reconnaissance du travail accompli.
Des effectifs suffisants. Des horaires soutenables, une meilleure récupération après les interventions traumatiques, une véritable prise en compte des risques psychosociaux, une hiérarchie mieux formée et pas seulement aux tableaux chers à « la hiérarchie Excel » …celle qui ne raisonne qu’en tableaux et statistiques.
Cinquième priorité : comprendre chaque drame. Chaque suicide devrait faire l’objet d’une analyse sérieuse et respectueuse, non pas pour chercher immédiatement un coupable, mais pour comprendre. Y avait-il des signaux d’alerte ? Le policier avait-il demandé de l’aide ? Ses collègues avaient-ils remarqué quelque chose ? Son environnement professionnel avait-il contribué à son épuisement ? Les dispositifs existants avaient-ils fonctionné ?
Une institution forte est une institution capable de reconnaître ses propres fragilités.
Une institution républicaine doit protéger ses citoyens. Mais elle doit également protéger celles et ceux auxquels elle demande chaque jour de protéger les autres.
Protéger les policiers, ce n’est pas leur faire une faveur.
Ce doit être une obligation républicaine !
Coup de gueule !
Il y a des chiffres que l’on ne devrait jamais avoir à répéter. Et pourtant, lorsqu’il s’agit des suicides dans la police, l’histoire semble malheureusement se répéter. Le phénomène n’est pas nouveau. Il traverse les décennies, connaît des périodes d’accalmie, puis resurgit brutalement. Mais derrière les statistiques, il y a toujours la même réalité. Des femmes et des hommes qui ne sont plus là, des familles détruites, des collègues traumatisés, une institution qui devrait depuis longtemps s’interroger et sur mon fonctionnement et sur son management
En 1996 je suis secrétaire général du Syndicat Général de la Police depuis deux ans et je viens d’être élu secrétaire général de la FASP (Fédération autonome des syndicats de police). Je me souviens…
Cette année-là, 71 policiers actifs se sont suicidés, soit le niveau le plus élevé enregistré dans les statistiques officielles sur la période 1981-2006.
Le Ministère de l’Intérieur nous demandait de ne pas en parler, le suicide étant un phénomène multi factoriel. Réalité, culpabilisation ou sacrosainte omerta habituelle ?
Nous avons rencontré au-delà des représentants de l’administration à l’époque des médecins, des psychologues et engagé une réflexion sur ce sujet. C’était autrefois le réflexe des organisations syndicales. Savoir « sortir de son véhicule de patrouille » comme nous disions, se documenter, recueillir des informations, écouter des spécialistes ou autres personnes ressources extérieurs à la profession, puis monter un dossier, revendiquer et adresser ensuite un argumentaire à tous nos délégués…Mais ça, c’était avant…
Nous avons pris connaissance de ce que l’on appelle l’« effet Werther ». Ce dernier affirmait que certaines formes de médiatisation pouvaient être suivies d’une augmentation des suicides, particulièrement lorsque le récit est spectaculaire, répété ou lorsque l’on donne des détails sordides sur le mode opératoire. Une analyse publiée dans le BMJ (British Médical Journal), l’une des grandes revues médicales scientifiques internationales a notamment constaté une augmentation de 8 à 18 % dans les mois suivant la médiatisation de suicides mais….de célébrités. Néanmoins, nous avons dans le groupe de travail que nous avons mis en place, pris connaissance d’un autre « effet » (inverse) appelé « effet Papageno »
Parler de la crise, montrer que l’on peut demander de l’aide, raconter des parcours de sortie de crise et mettre en avant les possibilités de prise en charge peut avoir au contraire un effet protecteur. C’est précisément ce que l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) préconisait et préconise encore. C’est donc cet axe que nous avions pris en considération.
Un axe sur ce sujet sensible qui était (et qui doit être) le suivant : Il ne faut pas instaurer le silence. Il faut instaurer la responsabilité !!!
Le silence peut même être contre-productif car le tabou autour du suicide empêche certaines personnes de demander de l’aide. Faut-il se taire pour éviter la contagion ? Non !
Le silence protège peut-être l’institution de la mauvaise publicité et de ses tares, mais il ne protège pas nécessairement nos collègues policiers.
Ce qu’il faut combattre, ce n’est donc pas la parole. C’est l’omerta qui prévaut au sein de la Police et c’est aussi la mauvaise manière de parler de ce sujet Parler du suicide peut comporter un risque de contagion lorsqu’on le médiatise de manière sensationnelle.
Mais parler de prévention, de mal être et de souffrance au travail etc.… peut, au contraire, sauver des vies. Voilà ce que nous disions alors à notre chère Administration !
Le véritable enjeu n’est pas de choisir entre le silence et la parole. C’est de choisir entre une parole irresponsable et une parole qui protège.
A l’époque, (après 30 suicides en 1994, le nombre remontait à 55 en 1995, avant d’atteindre ces 71 décès en 1996), il fallait réagir. Et nous l’avons fait. De manière responsable et réfléchie.
Je me suis entretenu plusieurs fois de ce sujet avec JL Debré ministre de l’intérieur de l’époque. Notre groupe de travail SGP revendiquait la mise en place d ‘un véritable statut social du policier. Ce groupe de travail était animé par Chantal T. assistante sociale à la Préfecture de police, notre responsable du secteur social au sein du SGP.
Jean-Louis Debré était Ministre de l’Intérieur lorsque la police a connu son année la plus noire.
71 suicides de policiers actifs en 1996, contre 55 en 1995 et une moyenne d’environ 45 par an sur 1981-2006 !!!
Après de multiples actions et négociations, nous avons obtenu que ce Statut social du fonctionnaire de police soit gravé dans le marbre. Le « Service de Soutien Psychologique Opérationnel » (SSPO) a été créé. Sa mission était d’apporter une assistance psychologique aux policiers, notamment après des événements traumatiques
Ce fut là une nouvelle et grande victoire syndicale dont on parle trop peu, après celle de la « fidélisation des fonctionnaires en zones difficiles » (Plan SGP » Plus tu restes, plus tu gagnes » établi par notre Conseil d’administration en 1994 réuni à Péronne)
Il faut donc le souligner et en informer nos jeunes collègues, 1996 marques l’entrée véritable de la question de la santé psychologique des policiers dans la politique institutionnelle de la Police nationale. Mieux vaut tard que jamais…
Mais il y avait déjà aussi un débat sur les causes
En mars 1996, alors que la série de suicides faisait débat, Jean-Louis Debré déclarait que le lien entre les suicides de policiers et la pénibilité des conditions de travail était loin d’être établi…Cette position était évidemment contestée par les organisations syndicales. Nous mettions davantage en avant le stress, les conditions d’exercice et le malaise professionnel. Et la presse de l’époque relatait régulièrement notre incompréhension, au vu du stress professionnel ressentis par nos collègues.
Mais presque trente ans plus tard, une question demeure : Avons-nous réellement tiré toutes les leçons de cette année noire ?
Car d’autres années ont continué à être particulièrement meurtrières (59 suicides en 1998, 52 en 2000, 55 en 2014, 50 en 2017…)
Répétons-le encore. Le suicide est un phénomène multi factoriel. Il n’existe jamais une explication unique. Les facteurs personnels, familiaux, sociaux et professionnels peuvent se combiner.
Mais cela ne signifie pas que les caractéristiques d’un métier doivent être écartées.
Avec l’association Police République et Citoyenneté, nous avons pris connaissance d’une comparative portant sur la période 2013-2016.
Cette étude a mis en évidence une surmortalité par suicide dans la police nationale par rapport à la population générale comparable : +41 % chez les hommes et +130 % chez les femmes. Chez les policiers en activité, l’excès atteignait respectivement +48 % et +169 %.
Ces chiffres ne permettent pas de dire que le métier est « responsable » des suicides.
Ils permettent en revanche de dire que le métier de policier mérite une politique de prévention spécifique.
D’autres professions connaissent elles aussi une mortalité suicidaire préoccupante, notamment les agriculteurs et certains métiers de la santé et de l’action sociale.
Il ne s’agit donc pas d’établir un macabre classement des professions. Il s’agit de comprendre pourquoi certains environnements professionnels peuvent accroître la vulnérabilité des personnes qui y travaillent.
Soyons honnêtes !
Non un policier n’exerce pas un métier comme les autres. Oui il est confronté à la violence, à la mort, à la souffrance, aux agressions, aux menaces, aux accidents, aux drames familiaux et à la détresse humaine.
Il travaille de nuit, les week-ends. Les jours fériés et il doit parfois intervenir alors qu’il est épuisé. Ce qui a généré et génère les incidents que l’on sait lors de différentes interventions (Maintien de l’ordre etc.) Nos collègues aujourd’hui sont considérés comme des » machines à produire »
Il peuvent être insultés, agressés, blessés. Et il doit malgré tout continuer à exercer leur métier avec sang-froid.
À cette pression opérationnelle s’ajoutent aujourd’hui la surcharge administrative, le manque d’effectifs, la judiciarisation croissante de l’action policière, la crise du judiciaire et, surtout, pour certains agents, le sentiment de ne plus être suffisamment reconnus ou soutenus.
À force de demander toujours davantage à des hommes on finit par atteindre leurs limites.
Un policier n’est pas une machine. Il peut être courageux mais fragile. Il peut protéger les autres mais avoir lui-même besoin d’être protégé.
Et puis il y a l’arme…
Il faut également avoir le courage de parler de l’arme de service. Sans tabou. Sans raccourci, sans accusation
L’arme n’est évidemment pas « la cause » du suicide. Je l’ai déjà dit, les raisons d’un passage à l’acte sont multiples et profondément individuelles.
Mais la police possède une particularité que beaucoup d’autres professions n’ont pas. C’est cette proximité quotidienne avec une arme à feu.
Entre 1992 et 2002, les données disponibles faisaient état de 359 suicides, dont une proportion importante avait été commise avec l’arme de service. Cette réalité doit être intégrée à toute politique sérieuse de prévention.
Il faut donc pouvoir agir rapidement lorsqu’un risque est identifié. Pas dans une logique punitive mais dans une logique de protection.
Retirer temporairement une arme à quelqu’un qui traverse une crise grave ne doit jamais être vécu comme une humiliation ou une sanction. Cela doit être considéré comme une mesure de protection.
Le véritable problème : le silence
Mais le problème le plus dangereux est peut-être ailleurs. C’est le silence, la peur de parler, d’être considéré comme faible. La peur de compromettre sa carrière. La peur d’être muté. La peur du regard des collègues…
Alors on serre les dents…
On continue, on rentre chez soi, on gamberge, on dort mal, on s’isole. Et parfois….
Il faut casser cette culture du silence.
Un policier doit pouvoir dire à son supérieur hiérarchique et à son collègue : « Je ne vais pas bien. »
Les solutions existent
Prévenir le suicide dans la police ne peut pas consister uniquement à distribuer un numéro de téléphone ou à organiser une campagne de communication après un drame. Il faut une véritable révolution culturelle au sein de ce système Ultra militarisé par un système ou le productivisme prime sur l’humain et l’efficacité.
Première priorité : détecter.
Les cadres doivent être formés à reconnaître les signes d’alerte : isolement, épuisement, changement brutal de comportement, absentéisme, consommation problématique, propos suicidaires ou perte manifeste de repères. Voilà ce que doit être la priorité d’un management. Un policier n’est pas un pion, un objet, une marionnette et encore moins, n’en déplaise au trop célèbre Préfet Lallement un parachutiste ou un mercenaire !
Deuxième priorité : garantir la confidentialité.
Un policier en souffrance doit pouvoir consulter rapidement un professionnel de santé indépendant de sa hiérarchie.
Troisième priorité : agir immédiatement sur l’arme lorsque le risque est identifié. Quatrième priorité : traiter les causes professionnelles.
La prévention commence bien avant la crise suicidaire. Elle commence par de meilleures conditions de travail et surtout, une reconnaissance du travail accompli.
Des effectifs suffisants. Des horaires soutenables, une meilleure récupération après les interventions traumatiques, une véritable prise en compte des risques psychosociaux, une hiérarchie mieux formée et pas seulement aux tableaux chers à « la hiérarchie Excel » …celle qui ne raisonne qu’en tableaux et statistiques.
Cinquième priorité : comprendre chaque drame. Chaque suicide devrait faire l’objet d’une analyse sérieuse et respectueuse, non pas pour chercher immédiatement un coupable, mais pour comprendre. Y avait-il des signaux d’alerte ? Le policier avait-il demandé de l’aide ? Ses collègues avaient-ils remarqué quelque chose ? Son environnement professionnel avait-il contribué à son épuisement ? Les dispositifs existants avaient-ils fonctionné ?
Une institution forte est une institution capable de reconnaître ses propres fragilités.
Une institution républicaine doit protéger ses citoyens. Mais elle doit également protéger celles et ceux auxquels elle demande chaque jour de protéger les autres.
Protéger les policiers, ce n’est pas leur faire une faveur.
Ce doit être une obligation républicaine !
